À Propos

Il dit : « j'essaie de mettre le plus d'informations possible ». On s'approche de Nage : fascination du détail perdu dans les plis de l'eau, sentiment d'infinité. Les reflets blancs, ailes d'ange géantes, contiennent les lignes de fond de la piscine, le plafond de celle-ci peut-être, d'autres éléments d'architecture anamorphosés. Idem dans Horizon, où l'on compterait les branches des arbustes ou les plaques de neige sur la montagne. On peut regarder les toiles d'Adrien Belgrand sans jamais les épuiser tant elles sont en effet informées, c'est-à-dire emplies de formes, emplies d'un regard à l'œuvre, caché sous une apparence d'objectivité. Car rien de moins neutre que le « réalisme » auquel on pourrait ranger le plasticien de 33 ans qui, pour sa deuxième exposition personnelle à la galerie ALB, propose douze toiles récentes sur le thème des « reflets ».
Depuis ses débuts en peinture, en 2006, Belgrand travaille par séries, à partir de clichés qu'il prend et retouche numériquement. Double travail d'interprétation : d'abord la composition photographique de l'image, sa mise en scène, qui se nourrit intellectuellement d'une connaissance historique – on reconnaîtra sans peine des hommages à Millais, Manet ou Vermeer –, puis le passage sensuel à la peinture, au terme d'une longue maturation. Il y a alors « cristallisation de l'image » dit l'artiste : il « pousse certains éléments de la toile », informe et déforme en s'attelant à la texture, au velouté de la touche. Le résultat est délicat, c'est-à-dire minutieux et léger à la fois. Tout est là dans les compositions de Belgrand, rien ne manque, pas de mélancolie comme chez le premier Hockney, dont il se réclame : plénitude. Aucun hors-champ, le monde est clos. De chaque côté d'Horizon se reproduiront les mêmes flaques, les mêmes parkings, la brume accrochée aux rochers. Pas de narration, pas d'avant ni d'après, car même si l'image saisit un instant (l'explosion d'une fusée d'artifice, un plongeon), la temporalité ici est celle de l'itération : ce à quoi nous assistons s'est déjà produit et se produira encore, se suffisant à soi-même comme le sommeil à la dormeuse de Désordre. Peut-être la figure de Nage est-elle également endormie : à la différence de l'Ophélie de Millais, elle a les yeux fermés. On ne trouve d'ailleurs pas de personnage, chez Belgrand, qui ne détourne le regard ou carrément ne nous tourne le dos, plongé dans la lecture d'un téléphone ou d'un livre, le lavage d'une assiette, ce qui fait souvent de ses tableaux une sorte de « scène » freudienne onirique.
On pense à l'éternel retour, et au début du Gai savoir de Nietzsche : « Ah ! Ces Grecs comme ils savaient vivre. Cela demande la résolution de rester bravement à la surface, de s’en tenir à la draperie, à l’épiderme, d’adorer l’apparence et de croire à la forme, aux sons, aux mots, à tout l’Olympe de l’apparence. Les Grecs étaient superficiels… par profondeur. » S'il n'y a aucun mystère dans le quotidien dont l'artiste rend compte (on ne se demande jamais ce que font les personnages), il y en a sans doute un dans le regard qu'il pose sur cette banalité contemporaine. Les « reflets » de l'exposition, note Belgrand, sont une figure de la spécularité, d'un arrêt de l'œil par sa propre image, d'une vitre séparant le sujet de sa propre compréhension. C'est aussi le masque (celui de son modèle attitré, Arin, dans Nage) en tant qu'il oppose une résistance, une réflexivité, à l'envisagement. Ce qu'on voit ainsi dans les tableaux d'Adrien Belgrand, plus que des paysages, personnages, lieux symboliques (bassins, chambres), c'est une attention à la vibration du monde, une intensité particulière dans son appropriation, la mise en couleurs et en pâte d'un rapport, d'une façon d'habiter. L'intimité est dans la peau, le geste : la surface oppose son unité, le désir ne peut pas tout pénétrer, mais il essaie. A ce titre, Belgrand est le peintre de la douceur, ajoutant les unes aux autres des couches transparentes d'acryliques comme une caresse sur une caresse, couvrant le monde pour mieux le dénuder.

Eric Loret
Critique d'art, journaliste

Pour Adrien Belgrand, peindre c’est produire des images, c'est-à-dire donner corps à un regard original, donner de la matière à un moment. Il affirme l’importance de produire des images uniques et la singularité de la représentation. Cependant, dans la peinture, il refuse le peintre, l’expression de soi, l’ego : il neutralise la touche, lisse la matière. La couleur, l’aspect poudreux parfois pastel des couleurs l’éloigne de l’hyperréalisme. Faisons un sort au réalisme d’Adrien Belgrand. Il n’est pas « hyper ». Il prend partie contre l’objectivité froide et glacée de l’hyperréalisme : il lui oppose un réalisme bienveillant qui s’intéresse à la permanence des villes, des personnes et des instants. Ces images ne sont pas des instantanés, au contraire, l’instant de l’image s’étire : prendre le soleil dans le jardin, faire à manger, travailler, exister, aujourd'hui ou dans cent ans, les mêmes gestes, les mêmes attitudes. Il cherche l'intime dans l'éternité.

En une année, ce jeune peintre est passé, comme s'il avait fini un apprentissage, du paysage et de la nature morte à la scène de genre. Son dernier projet : représenter le bonheur et donc les liens étroits qu'il entretient avec la solitude. Montrer la complexité et la volatilité des émotions qui agitent les relations humaines, conserver, un moment de bonheur. La parole silencieuse du peintre raconte une histoire secrète de ses contemporains : comment vivre heureux ensemble?

Passent sur ses toiles : l'ombre au sourire, l'absence d'un regard, l'attente. Comme le bonheur se joue volontiers à deux, les scènes témoignent de l'ambivalence d'être deux. La concentration est au centre des activités de chacun des personnages. Ainsi, tirer au pistolet, lire, faire la cuisine, autrement dit s'absorber, se retrancher de la relation. Au final, ce n’est pas tant une difficulté à communiquer l’un à l’autre qui est peinte que la nécessité de revenir à soi. Cependant, et c'est sans doute le plus remarquable, dans les toiles d’Adrien Belgrand la solitude est le plus souvent un moment silencieux. Joie lumineuse d'être ensemble ! Complicité et confiance se passent de discours : elles font images.

Il faut suivre la ligne des variations du peintre : il cherche l’harmonie dans ses compositions, il la trouve dans la symétrie des lignes de force souvent binaires. Un axe partage ses tableaux en deux, axe contrarié par une deuxième grille, ternaire cette fois-ci qui va définir les plans, l’ensemble donne une composition riche, équilibrée. Presque schématique à force d’être rigoureux ; pour autant, cela donne le rythme caractéristique de ses tableaux : andante ma non troppo.

Bien sûr, il y a de la peinture américaine dans ses compositions géométriques, dans le traitement des sujets, l'isolement, la solitude. On rencontre dix références à l'histoire de l'art occidentale dans un tableau d'Adrien Belgrand. Faudrait-il justifier l'admiration, rappeler le terrible dans le métier de peintre qui oblige à se confronter dix fois par jour à ses maîtres ? Mais il a cette définition particulière du bonheur, comme une solitude assumée, cette french touch qui consiste à mettre du bonheur dans la peinture. Il faut avoir vécu un peu pour mettre dans de la peinture autant d'histoires, 2013 est pour Adrien Belgrand l'année de la maturité.

Juliette Cortes
Responsable des arts plastiques à la Maison Chevolleau

Représenté par:

Galerie ALB:
47 rue Chapon, 75003 Paris
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